Quand respirer façonne le visage de nos enfants

Pourquoi la respiration peut façonner le visage de votre enfant?

Votre enfant dort la bouche ouverte? Il ronfle presque toutes les nuits? Son sommeil est agité?

Ces comportements sont souvent considérés comme anodins. Pourtant, chez l’enfant en croissance, ils peuvent être le premier indice d’un problème beaucoup plus vaste.

Respirer par la bouche ne modifie pas seulement la qualité du sommeil. Avec le temps, cela peut influencer la croissance des mâchoires, la forme du palais, l’espace disponible pour les voies respiratoires… et même rendre la respiration encore plus difficile.

Ce phénomène est aujourd’hui bien documenté. Ce qui est fascinant, c’est qu’il s’agit d’un véritable cercle vicieux : une difficulté respiratoire modifie la croissance du visage, puis cette nouvelle anatomie entretient à son tour la difficulté respiratoire.

Comprendre ce mécanisme permet aussi de comprendre pourquoi plusieurs professionnels — ORL, allergologue, orthodontiste, médecin du sommeil et orthophoniste — peuvent être impliqués auprès d’un même enfant.

Ça commence rarement par la bouche

La respiration buccale est presque toujours une adaptation.

L’enfant ne choisit pas de respirer par la bouche. Il le fait parce que respirer par le nez devient plus difficile. C’est rarement comportemental, aussi l’intervention ne devrait pas l’être. C’est pourquoi des consignes comme  »Ferme la bouche » ne permettent pas de créer l’habitude!

Chez les jeunes enfants, la cause la plus fréquente est l’obstruction des voies aériennes supérieures, notamment par les végétations adénoïdes et les amygdales.

Mais pourquoi certains enfants développent-ils des végétations si volumineuses?

Les végétations ne sont pas « trop grosses » par hasard

Les végétations adénoïdes et les amygdales appartiennent au système immunitaire. Elles constituent la première ligne de défense contre les virus, les bactéries et les allergènes inhalés.

Lorsqu’un enfant présente une inflammation chronique du nez, ces tissus sont continuellement sollicités.

Avec le temps, ils peuvent augmenter de volume.

Cette hypertrophie n’est donc pas uniquement un problème anatomique; elle est souvent le reflet d’un environnement inflammatoire persistant.

Les recherches des dernières années montrent d’ailleurs que de nombreux enfants opérés pour une hypertrophie adéno-amygdalienne présentent un terrain allergique, parfois même lorsque les tests allergologiques standards sont négatifs. Pour lire l’article que j’ai publié sur le sujet: Pourquoi des tests allergologiques négatifs peuvent être trompeurs… et pourquoi un traitement peut tout de même aider.

Chez certains, le tissu adénoïdien produit localement des anticorps de type IgE, signe qu’une réponse allergique peut exister directement dans les voies respiratoires.

Autrement dit, un enfant peut avoir des végétations chroniquement inflammées sans que l’allergie soit toujours évidente au premier regard (n’a pas le nez qui coule, n’éternue pas, ne se plaint pas).

La marche atopique : lorsque les indices apparaissent dès la petite enfance

Pour plusieurs familles, les troubles respiratoires du sommeil ne commencent pas avec le ronflement.

Ils commencent parfois plusieurs années plus tôt.

Un bébé présente de l’eczéma.

Puis apparaissent des allergies alimentaires.

Quelques années plus tard, une rhinite allergique s’installe.

Le nez devient fréquemment congestionné.

L’enfant commence progressivement à respirer davantage par la bouche.

Cette succession d’événements est connue sous le nom de marche atopique.

Elle ne conduit pas systématiquement à des troubles respiratoires du sommeil, mais elle constitue un terrain de risque important.

Les études montrent que les enfants souffrant de rhinite allergique présentent davantage de ronflement et davantage d’apnée obstructive du sommeil que les autres enfants.

Le ronflement devient alors moins un problème isolé qu’un symptôme parmi d’autres d’une physiologie inflammatoire plus globale.

Lorsque le nez ne peut plus faire son travail

Respirer par le nez ne sert pas uniquement à faire entrer de l’air.

Le nez filtre, humidifie, bonifie et réchauffe l’air inspiré.

Bonifie? Oui. Il produit de l’oxyde nitrique, une molécule qui améliore les échanges gazeux dans les poumons et participe à plusieurs fonctions physiologiques.

Lorsqu’un enfant contourne constamment cette voie naturelle pour respirer par la bouche, toute l’organisation musculaire du visage s’adapte.

Et c’est là que la croissance dudit visage commence à changer.

La langue est l’un des principaux architectes du palais

On imagine souvent que la croissance des mâchoires est entièrement dictée par la génétique.

La réalité est beaucoup plus dynamique.

Les os du visage se développent sous l’influence des forces qui leur sont appliquées quotidiennement.

La langue joue ici un rôle majeur.

Au repos, elle devrait être doucement appuyée contre le palais. Cette pression légère, mais répétée des milliers d’heures pendant l’enfance, participe au développement transversal du maxillaire. La langue c’est l’élargisseur du palais prévu par l’évolution.

Lorsque l’enfant respire par la bouche, la langue descend afin de laisser passer l’air.

Elle cesse alors d’exercer cette stimulation sur le palais.

Pendant ce temps, les joues continuent d’appliquer une pression vers l’intérieur.

Progressivement, cet équilibre mécanique se modifie.

Le palais peut devenir plus étroit et plus profond par manque de stimulation transversale oui, mais aussi parce que les muscles des joues poussent le maxillaire (dents du haut) vers le centre.

Les dents disposent de moins d’espace pour s’aligner.

La cavité nasale, située immédiatement au-dessus du palais, devient elle aussi plus étroite.

Respirer par le nez devient alors encore plus difficile.

Le cercle vicieux est installé.

Le visage s’adapte… mais cette adaptation a un coût

La respiration buccale chronique ne modifie pas uniquement la position de la langue.

Les lèvres demeurent ouvertes.

La mandibule s’abaisse.

La tête avance légèrement afin de faciliter le passage de l’air.

Ces adaptations sont efficaces à court terme.

Cependant, lorsqu’elles persistent durant les années où le visage est en pleine croissance, elles peuvent influencer le développement craniofacial.

Les études montrent que les enfants présentant un trouble respiratoire du sommeil ont plus souvent :

  • un palais étroit;
  • une mâchoire inférieure en retrait;
  • un visage plus allongé;
  • un encombrement dentaire;
  • une diminution de l’espace disponible pour les voies aériennes.

Il ne s’agit pas simplement d’une question d’esthétique.

Ces modifications anatomiques peuvent elles-mêmes augmenter la résistance au passage de l’air pendant le sommeil.

Pourquoi intervenir tôt est si important

La croissance craniofaciale est particulièrement rapide durant les premières années de vie.

Les fonctions répétées des milliers de fois chaque jour — respirer, déglutir, mastiquer, maintenir une posture de repos — agissent comme de véritables guides pour cette croissance.

Plus une respiration buccale s’installe longtemps, plus ces adaptations deviennent difficiles à renverser.

À l’inverse, lorsqu’on identifie rapidement les obstacles à la respiration nasale et que l’on rétablit progressivement des fonctions orofaciales plus efficaces, on agit pendant que le visage possède encore une grande capacité d’adaptation.

Pourquoi plusieurs professionnels travaillent ensemble

Il n’existe pas une seule cause aux troubles respiratoires du sommeil.

Il n’existe donc pas un seul traitement.

Selon les besoins de chaque enfant, la prise en charge peut inclure :

  • le médecin, qui coordonne les investigations;
  • l’ORL, qui évalue les obstacles anatomiques;
  • l’allergologue, lorsque l’inflammation chronique joue un rôle;
  • l’orthodontiste, si la croissance des mâchoires doit être guidée;
  • l’orthophoniste formé en thérapie myofonctionnelle, qui travaille à restaurer une respiration nasale fonctionnelle, une posture linguale adéquate et des fonctions orofaciales efficaces.

Ces approches ne s’opposent pas.

Elles répondent simplement à des mécanismes différents d’un même problème.

Le message essentiel

Le ronflement, la respiration buccale et le sommeil agité ne sont pas des étapes normales du développement.

Ils constituent parfois le premier indice d’une cascade physiologique qui implique l’inflammation, la respiration, la croissance craniofaciale et les fonctions orofaciales.

Plus cette cascade est comprise tôt, plus les interventions peuvent être ciblées et coordonnées. c’est pourquoi je vois des bébés dans ma pratique. Quand la succion est atteinte, c’est le premier signe d’un problème qui peut être d’origine myofonctionnel. S’il n’y a pas d’âge pour être heureux, eh bien, il n’y a pas d’âge non plus pour commencer une rééducation myofonctionnelle. 

Parce qu’au fond, la question n’est pas seulement de savoir comment un enfant dort aujourd’hui.

C’est aussi de comprendre que comment il grandit peut influencer comment il dormira plus tard.

 

Marie-Emmanuelle Marchand, M. Sc., Orthophoniste

 

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