Point de départ clinique
Dans la formation myofonctionnelle que j’ai reçue lors de mes études à la maîtrise en orthophonie, je n’ai pas souvenir qu’on ait parlé de frein lingual. Dans la formation continue que j’ai suivie rapidement après ma graduation, on nous enseignait que le frein lingual ne s’étire pas, notamment parce que les tissus impliqués dans l’ankyloglossie sont majoritairement conjonctifs et collagéniques, donc peu extensibles au sens biomécanique classique. Je me rappelle que la formatrice avait dit que sa constitution physiologique l’empêchait d’être étiré, d’où la nécessité de procéder à un relâchement chirurgical lorsque restrictif. Je n’ai pas questionné cette experte, j’étais en mode apprendre et très consciente de mon inexpérience.
Pourtant, dans ma pratique clinique, maintenant que je suis bien établie et que j’ai même développé une expertise en myofonctionnel, j’observe chez certains patients des gains mesurables et significatifs de mobilité linguale et de fonction après une rééducation myofonctionnelle structurée. Surprise de ces gains parfois spectaculaires, je ne sais pas faire coexister ces observations avec ce que l’on m’a enseigné.
Ce paradoxe a été ravivé récemment par ma participation à une formation du Dr Kanevsky portant sur l’« étirement des fascias » dans diverses conditions cliniques.
Alors, qu’en dit réellement la science? Ça s’étire ou pas? J’ai voulu savoir.
- Clarifier les termes : « étirer le frein » ≠ « gagner de la mobilité »
Sur le plan histologique, les données disponibles indiquent que les tissus restrictifs associés à l’ankyloglossie sont principalement conjonctifs, ce qui rend improbable et peu prévisible un allongement tissulaire durable par simple stretching (Martinelli et al., 2014).
Mais… comme la recherche anatomique récente a profondément nuancé le modèle du « cordon isolé ». Le plancher buccal est aujourd’hui décrit comme un système tissulaire complexe, composé de multiples plans, interfaces et continuités (Mills et al., 2019/2020). Il est donc possible que dans cette chaîne complexe certains éléments puissent être « étirés ».
Formulation défendable et rigoureuse
Le frein lingual, en tant que structure conjonctive, ne s’allonge pas de manière fiable et durable par étirement.
- D’où viennent alors les gains observés en thérapie?
Les gains d’amplitude que j’observe cliniquement peuvent s’expliquer par :
- Réduction des compensations notamment via la posture qui influence indirectement le système oro-hyoïdien.
- Augmentation de la souplesse des tissus adjacents du plancher buccal.
En somme, la mobilité fonctionnelle de la langue peut augmenter sans modification majeure de la longueur anatomique du frein parce que les gains se font ailleurs sur la chaîne. Le savoir permet d’offrir une alternative à la freinectomie dans certains cas, mais aussi de proposer des approches plus fonctionnelles en amont d’une chirurgie.
- Mais en gymnastique, on n’étire pas, justement, les fascias?
Dans des disciplines comme la gymnastique, la danse ou la majorité des sports, la préparation repose largement sur des protocoles d’assouplissement. J’ai en tête José Théodore et sa souplesse légendaire devant le but du CH, mais aussi Simone Biles sur le tapis.
La littérature scientifique montre de façon relativement consensuelle que :
- le stretching augmente l’amplitude de mouvement (ROM) ;
- une grande partie des gains, surtout à court et moyen terme, est attribuée à une diminution de la résistance passive du complexe muscle-tendon, plutôt qu’à une transformation rapide des tissus conjonctifs (Kay & Blazevich, 2008; Konrad et al., 2017).
Certaines études montrent qu’un stretching intensif et prolongé (semaines à mois) peut entraîner des adaptations musculaires (architecture, longueur des fascicules), mais les données sur les adaptations chroniques spécifiques des fascias profonds restent limitées et hétérogènes (Warneke et al., 2024).
Traduction clinique
Même dans le sport de haut niveau, « étirer » ne signifie pas nécessairement transformer durablement le fascia. Les gains sont largement neurophysiologiques et fonctionnels, ce qui fait écho à ce que nous observons en TMO.
- Que conclure pour l’ankyloglossie : étirer ou couper?
À l’heure actuelle, aucune donnée solide ne permet d’affirmer qu’un protocole d’« étirement du frein » constitue une alternative équivalente à la libération chirurgicale lorsque la restriction anatomique demeure cliniquement significative.
Les revues systématiques indiquent plutôt que :
- la chirurgie est en moyenne plus efficace que la thérapie seule;
- les meilleurs résultats rapportés concernent souvent l’approche combinée (libération + thérapie) (Garrido et al., 2022);
- les consensus ORL soulignent toutefois une variabilité importante des pratiques et des lacunes de données (Messner et al., 2020).
Proposition d’approche graduée en clinique
- Évaluation initiale
Réaliser des mesures d’amplitude et de fonctionnalité avant le début de l’intervention afin d’établir un point de référence objectif. - Intervention myofonctionnelle (TMO)
Optimiser la fonction par la TMO, en ciblant notamment la réduction des compensations, l’amélioration du contrôle moteur et de la coordination fonctionnelle. - Objectivation des changements
Répéter les mêmes mesures d’amplitude et de fonctionnalité à intervalles comparables afin de documenter de façon objective l’évolution. - Réévaluation clinique
- En présence de gains continus et fonctionnellement pertinents : poursuivre la TMO en visant une optimisation progressive de la fonction globale.
- En cas de stagnation ou d’absence de gains : considérer la présence d’une limite structurelle.
- Orientation interdisciplinaire au besoin
Si un plafond mécanique reproductible persiste et s’accompagne d’un retentissement fonctionnel malgré une prise en charge myofonctionnelle adéquate, discuter d’une évaluation pour libération dans une perspective interdisciplinaire.
Cette approche permet également de respecter les préférences et limites des clients, notamment lorsque ceux-ci ne souhaitent pas recourir à une intervention chirurgicale. Dans ces contextes, la thérapie myofonctionnelle peut être proposée comme traitement principal ou comme adjuvant, en visant une amélioration fonctionnelle maximale dans le cadre des données probantes disponibles.
- Message clé
- Les gains observés en clinique ne sont pas incompatibles avec la science, à condition de bien nommer les mécanismes.
- Les gains d’amplitude ne signifient pas nécessairement que « le frein s’étire ».
- La TMO agit puissamment sur la fonction, la coordination, la stabilité et les stratégies motrices. Quand tout s’améliore dans la sphère oro-pharyngée, l’amplitude aussi.
- L’essentiel n’est pas ce qui s’étire, mais ce qui devient possible fonctionnellement. (Bien que la distinction soit importante pour ne pas dire des faussetés).
Conclusion
Le paradoxe entre l’affirmation selon laquelle le frein lingual « ne s’étire pas » et les gains observés en clinique se résout lorsqu’on distingue clairement structure et fonction. Les données actuelles soutiennent que le frein, en tant que tissu conjonctif, ne s’allonge pas de façon fiable par étirement; toutefois, la rééducation myofonctionnelle peut entraîner des gains fonctionnels réels et mesurables, liés à des adaptations neuromotrices, posturales et tissulaires adjacentes.
Dans ce contexte, une approche graduée, objectivée et interdisciplinaire permet de respecter à la fois l’état des connaissances scientifiques et la réalité clinique, en évitant les fausses oppositions entre thérapie et chirurgie. Ce n’est donc pas tant la question de savoir ce qui s’étire, mais bien ce qui devient fonctionnellement possible, qui doit guider le raisonnement clinique.
Marie-Emmanuelle Marchand, M. Sc., Orthophoniste
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