Une invitation à croiser les regards

Apnée du sommeil, biais clinique et fonctions oro-myofonctionnelles

Récemment, une médecin québécoise œuvrant en santé hormonale des femmes me partageait observer, chez plusieurs de ses patientes présentant une hypothyroïdie, des difficultés de déglutition, des inconforts cervicaux ainsi qu’une fréquence élevée de symptômes compatibles avec des troubles du sommeil. Elle mentionnait également intégrer le dépistage de l’apnée du sommeil à son évaluation.

Ces observations semblent relever de sphères distinctes — endocrinienne, respiratoire, musculosquelettique, mais comme elle, je traite des femmes qui présentent ces comorbidités (ces troubles ensemble).

Ces constats communs invitent à prendre un pas de recul. J’ai voulu mettre par écrit l’état des lieux parce que j’ai souvent l’impression, avec mes recherches et mon expérience peu répandues, de détenir des éléments clés difficiles à trouver. Dans 10 ans je relierai ceci et verrai tout ce que je n’avais pas encore compris, mais aussi, comment je tenais à partager ma compréhension du trouble myofonctionnelle dans toute sa complexité.

Déjà, cette médecin et moi parlons de femmes. On a tellement parlé des hommes en médecine, ce n’est pas leur heure de gloire ici.


Un biais d’interprétation documenté

La littérature décrit un biais de genre en médecine selon lequel les symptômes rapportés par les femmes sont plus fréquemment interprétés sous un angle psychologique, alors que des symptômes similaires chez les hommes donnent plus souvent lieu à des investigations biomédicales (Samulowitz et al., 2018; Hamberg et al., 2002).

Ce biais influence particulièrement l’interprétation lorsque les symptômes sont diffus, fluctuants ou peu spécifiques — un profil fréquent dans les troubles du sommeil.

Ce phénomène pourrait contribuer, au moins en partie, au sous-diagnostic de l’apnée obstructive du sommeil chez la femme.


L’AOS chez la femme : une présentation moins reconnue

L’apnée obstructive du sommeil (AOS) a longtemps été décrite à partir d’un modèle clinique masculin. Or, chez les femmes, la présentation diffère souvent.

Les données suggèrent que les femmes rapportent davantage :

  • d’insomnie
  • de fatigue non réparatrice
  • de symptômes anxiodépressifs

Le ronflement, souvent considéré comme un symptôme cardinal, peut être moins présent, moins perçu ou moins rapporté. Cette différence influence le raisonnement clinique initial et peut retarder l’orientation vers un dépistage approprié.

Ces variations de présentation sont reconnues comme contribuant au sous-diagnostic de l’AOS chez les femmes (Bonsignore et al., 2019; Ye et al., 2014; Schwarz et al., 2024).

Pourquoi en parler ici? Parce qu’il existe une autre façon de lire ces tableaux cliniques — une lecture fonctionnelle — encore peu explicitée dans la littérature.


Une lecture fonctionnelle : et si certaines manifestations s’inscrivaient dans un continuum oro-myofonctionnel?

Sans établir de lien causal direct, plusieurs manifestations rapportées par mes clientes et celles de cette médecin spécialiste en endocrinologie (hormones) — notamment la dysphagie, l’hypersensibilité pharyngée et les douleurs cervicales — mobilisent des fonctions oro-myofonctionnelles étroitement interreliées, au croisement des systèmes respiratoire, postural et sensorimoteur.

Ces fonctions reposent sur un réseau intégré impliquant :

  • la respiration (patron nasal vs buccal, gestion des pressions)
  • la déglutition (coordination oro-pharyngo-laryngée)
  • le tonus et la coordination des structures sus- et sous-hyoïdiennes
  • la posture cervico-céphalique, influençant les voies aériennes supérieures
  • les mécanismes de modulation sensorielle (proprioception, nociception)

Dans cette perspective :

  • La dysphagie (s’étouffer en buvant ou en mangeant) peut traduire une coordination altérée des structures oro-pharyngées, également impliquées dans le maintien de la perméabilité des voies aériennes supérieures. En clair, il y a plus de gens qui s’étouffent parmi ceux qui font de l’apnée obstructive du sommeil parce que ce sont les mêmes structures, à quelques exceptions près.
  • Les douleurs cervicales, fréquemment associées au profil d’hypersensibilité pharyngée, peuvent contribuer à cette dynamique. Des contraintes cervicales (p. ex. traumatisme de type « whiplash ») ou des douleurs chroniques sont reconnues pour s’accompagner d’une sensibilisation accrue des afférences cervico-crâniennes. Cette sensibilisation peut s’étendre à des territoires convergents, incluant la région pharyngée. En clair, quand on a mal au cou depuis longtemps, il est possible que notre tendance à tousser ou se râcler la gorge soit reliée.

→ Dans ce contexte, il est cliniquement plausible que l’hypersensibilité pharyngée et les douleurs cervicales chroniques coexistent au sein d’un même profil de sensibilisation sensorimotrice, sans qu’un lien causal direct ne puisse être établi.

Ces interactions s’inscrivent dans une organisation fonctionnelle globale où respiration, posture, tonus musculaire et modulation sensorielle s’influencent mutuellement.

Ainsi, certaines patientes peuvent présenter :

  • une symptomatologie diffuse, fluctuante ou difficile à catégoriser
  • une présentation moins typique de l’apnée obstructive du sommeil
  • des particularités oro-myofonctionnelles contribuant au tableau clinique

➡️ sans que ces dimensions — notamment sensorielles, fonctionnelles et cervico-posturales — soient systématiquement explorées dans les trajectoires de soins.

L’orthophoniste, de par sa formation en déglutition, en voix et en fonctions orofaciales, se situe au carrefour de ces systèmes et peut contribuer à mettre en relation ces différentes composantes dans l’analyse clinique.


Quand les angles se superposent : l’hypothyroïdie

L’hypothyroïdie, significativement plus fréquente chez les femmes (≈ 5 à 10 fois selon les études), ajoute une couche de complexité, avec des symptômes pouvant recouper ceux observés dans l’AOS : fatigue, ralentissement cognitif, altération du sommeil.

Des associations entre hypothyroïdie et troubles respiratoires du sommeil ont été décrites, sans permettre d’établir un lien causal direct (Thavaraputta et al., 2019; Lu et al., 2024).

Dans ce contexte, il devient parfois difficile de départager ce qui relève :

  • de l’endocrinien
  • du respiratoire
  • du fonctionnel

Une invitation à croiser les regards

L’objectif n’est pas de redéfinir ces conditions, ni d’attribuer une cause unique aux symptômes.

Il s’agit plutôt de reconnaître que :

  • certaines présentations cliniques féminines sont moins reconnues
  • certains biais d’interprétation sont documentés
  • certaines dimensions fonctionnelles, notamment oro-myofonctionnelles, peuvent être sous-explorées

Dans ces situations, une approche interprofessionnelle permet d’élargir la compréhension du portrait clinique et ultimement d’améliorer sa prise en charge.


Conclusion

Chez certaines patientes, des symptômes tels que la fatigue, les troubles du sommeil, les inconforts cervicaux ou les difficultés de déglutition peuvent être interprétés différemment selon le cadre clinique dans lequel ils sont évalués.

Les données actuelles suggèrent que :

  • l’AOS demeure sous-diagnostiquée chez les femmes
  • l’hypothyroïdie constitue un facteur associé aux troubles respiratoires du sommeil
  • les biais d’interprétation en médecine contribuent à ce sous-diagnostic
  • les présentations féminines de l’AOS diffèrent du modèle classique masculin
  • certaines manifestations (hypersensibilité pharyngée, dysphagie, douleurs cervicales) pourraient s’inscrire dans des dynamiques fonctionnelles communes

Dans ce contexte, l’orthophoniste, formé à l’évaluation et à l’intervention sur les fonctions oro-myofonctionnelles, peut contribuer à identifier et adresser ces dimensions fonctionnelles, en complément des autres approches.

La méconnaissance, tant par le public que par certains professionnels de la santé, de l’étendue de ces compétences peut limiter l’accès à une prise en charge adaptée et mérite d’être davantage discutée et diffusée.

L’intégration d’une lecture fonctionnelle — incluant les dimensions oro-myofonctionnelles — constitue ainsi une piste complémentaire dans l’évaluation globale.

L’orthophoniste peut aider. Pourquoi s’en priver?

Vous aimeriez être traitée par moi? M’aider à faire passer le message en m’interviewant? Offrir de la formation à vos collègues, membres de votre ordre professionnel? Le premier contact (et mes entrevues précédentes en rediffusion) c’est par ici.

Marie-Emmanuelle Marchand, M. Sc., Orthophoniste

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