Le quart de nuit


Son médecin m’a dit d’attendre, que ça rentrerait dans l’ordre.
Cette phrase, on me la dit si souvent. Malheureusement, c’est rarement vrai.

 

Oui, avant 5 ans il y a une grande hétérogénéité dans ce qui est considéré typique. Hétérogénéité ça veut dire que c’est très variable d’un enfant à l’autre. On a toutefois des balises. Il y a tellement d’études faites sur les enfants qu’on sait ce qui est attendu à tel ou tel âge. On le sait même avec précision (selon le mois plutôt que l’année).

Les médecins sont précieux dans notre société, y avoir accès est difficile. J’aurais envie de dire que les orthophonistes aussi, mais je comprends aisément que ce n’est pas le même rôle social. Un médecin, ça sauve des vies. Moi, je fais que… permettre à un enfant d’en avoir une. Parce qu’un enfant de 2 ans qui ne dit que pipi, papa, maman et dodo, un ti-pou de 3 ans qui ne dit fait pas de phrases, un enfant qui n’arrive pas à suivre son groupe à la garderie parce qu’il ne comprend pas, ou encore un enfant qui est turbulent parce qu’il n’arrive pas à exprimer ses besoins, n’a pas la qualité de vie de celui qui s’exprime avec facilité et comprends ce qu’on lui demande. Il se fait plus souvent chicaner, s’exprime en poussant, a moins d’amis, vit du rejet et s’isole dans son monde.

Un médecin sait un million de trucs que j’ignore. Ce que je connais toutefois, c’est le langage, la parole et l’alimentation. Alors quand j’entends qu’un enfant n’a appris aucun nouveau mot depuis 1 an et que le médecin recommande d’attendre (cas vécu), qu’un enfant qui s’étouffe aux liquides et qui fait 1-2 pneumonie par année n’est pas référé en orthophonie pour la déglutition (cas vécu), ou qu’un enfant difficile à table ne mange que des frites depuis des mois sinon il refuse de manger et que le médecin recommande de lui donner ce qu’il veut sans référer en orthophonie pour comprendre pourquoi il est si mal dans sa bouche (et oui, cas vécu), les cheveux me frisent.

J’aimerais pouvoir parler à tous ces intervenants de première ligne pour échanger sur ces enjeux de la petite enfance. Il y a un lien entre reflux et alimentation, entre difficulté à téter et parler tard, entre être difficile à table et produire des mots de manières variables (ex. : autobus est produit totobus, tatobu…). Si on pouvait collaborer plus souvent on pourrait échanger sur ces liens et ces signaux.

La récupération spontanée c’est rare, et les troubles de l’alimentation, de parole et de langage sont non seulement fréquents eux, mais on peut les voir venir de loin. Inutile d’attendre.

On hypothèque un enfant qu’on laisse attendre.

Ah, et puis dans le climat actuel, à partir du moment où le médecin réfère, il s’écoule 18-24 mois d’attente avant de voir une orthophoniste au public. Un 6-8 mois pour en voir une en privé. Même qu’en cet automne 2021, nous sommes tellement en demande que plusieurs orthophonistes au privé ne prennent même plus de noms sur leur liste d’attente. Imaginez alors ce parent qui s’inquiète depuis que son enfant a 10 mois. Il sera référé vers 24 mois et verra une orthophoniste au public, en groupe, 1x/mois… à 3,5-4 ans?! Puis imaginez comme le cas est rendu sévère après des années d’attente.

En bureau c’est quelque chose que je constate d’année en année. Les cas qui arrivent à moi sont de plus en plus sévères.

Bien sûr les médecins ne sont pas responsables des listes d’attente ou du fait que le gouvernement n’ouvre pas suffisamment de postes pour pallier à la demande. Toutefois, sachant cela, est-ce qu’on ne pourrait pas référer plus tôt?

Comme société il faut se questionner.

En ce moment au bureau, je refuse des clients tous les jours. Des clients. C’est pluriel. Tous les jours. Certains pleurent. Mais madame, c’est urgent! Vous ne comprenez pas, ça presse! Comme orthophoniste, je sais que j’ai les connaissances pour les aider alors ça me fend le cœur de dire non. J’essaie de faire de l’humour en leur disant qu’il faudrait que j’aie un quart de nuit pour pouvoir en prendre plus, mais personne ne trouve ça drôle. Ni eux ni moi. Ça ne l’est pas non plus.

J’essaie pour chaque appel de passer quelques minutes avec eux par courriel ou par téléphone. D’aider le parent, de lui donner des stratégies concrètes, de l’écouter sur ce qui l’inquiète. J’espère que mon humanité fait du bien. Dans les faits toutefois, ça revient à dire Oui, c’est inquiétant, non, je ne peux pas vous aider. Bonne chance.

Je souffre comme citoyenne, être humain, maman et orthophoniste de cette situation déplorable. Je fais ce métier parce que j’aime aider. Actuellement, tellement de gens ont besoin, c’est un effort constant de respecter certaines limites et de ne pas ouvrir un quart de nuit.

Marie-Emmanuelle Marchand, M.Sc., Orthophoniste

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