Nos crânes nous dépassent

 

Nos crânes, de plus en plus petits, font des ravages dans notre vie. 

La science suggère que les dents tordues, les supraclusions, les mâchoires et les fosses nasales étroites sont un phénomène moderne. Les restes squelettiques montrent qu’il y a à peine 300 ans, les humains affichaient généralement des dents droites et parfaitement alignées, des mâchoires larges, des palais plats et de grandes fosses nasales, tous des signes d’une respiration nasale habituelle et saine. 

Mais plus récemment, nos visages ont commencé à se déformer. Aujourd’hui, nos crânes sont marqués par des palais hauts et étroits, des mâchoires inférieures courtes et, souvent, dont l’espace est insuffisant. Quand les enfants perdent leurs dents de lait, il n’y a généralement pas assez de place pour les dents d’adulte, qui ont le double de la largeur de leurs prédécesseurs, ce qui conduit à de l’encombrement et des dents mal alignées.  

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les enfants avaient tous les dents droites avant la puberté, moment où tout se met littéralement à aller de travers? C’est parce qu’un enfant dont le palais est suffisamment large va avoir des diastèmes. Ce sont ces espaces entre les dents de lait. Les dents d’adulte ont besoin de l’espace de ces diastèmes et de l’espace des dents de lait pour pousser bien droites. Si les diastèmes sont absents, le palais étroit n’a pas d’impact trop visible sur l’occlusion avant l’arrivée des dents d’adulte. 

Malheureusement, cette anatomie favorise la respiration buccale, ce qui peut, à son tour, entraîner des difficultés de sommeil qui passent trop souvent inaperçues. Pour mieux comprendre la relation entre TDAH et sommeil, juste à cliquer sur le lien vers un article que j’ai écrit sur le sujet. 

Revenons aux malocclusions (les dents ne sont pas comme on le souhaiterait dans leur rapport et leur position). Ces conditions coûtent souvent des milliers de dollars à corriger grâce à l’orthodontie, la dentisterie et même la chirurgie pour corriger les mâchoires à l’âge adulte.  

Les archives squelettiques des musées d’histoire naturelle montrent que pendant des centaines de milliers d’années, les gens avaient des dents droites, de larges mâchoires, de grandes voies respiratoires supérieures. Robert Corruccini*, un professeur émérite d’anthropologie à la Southern Illinois University, a trouvé des dents parfaitement droites et des mâchoires larges dans des crânes d’enfants de l’époque préromaine parmi les vestiges étrusques dans le sud de l’Italie. 

* R. S. Corruccini est un chercheur éminent dans le domaine de l’anthropologie physique, avec de nombreuses publications se concentrant sur la morphologie craniofaciale humaine et primate, la variation dentaire et la biologie évolutive. 

Puis, il y a environ 250 ans, nos visages ont commencé à changer. Dr. Kevin Boyd, dentiste Américain ayant étudié l’évolution de l’occlusion au fil des âges, soutient que l’industrialisation a interrompu les schémas ancestraux de sevrage et d’alimentation, les bébés allaitant à la demande depuis des années tout en essayant des aliments solides sous les yeux vigilants des adultes. Selon lui, l’adoption généralisée de l’alimentation au biberon, des tétines et des aliments transformés et mous privent les tout-petits de la pratique de la mastication et déforme leur bouche.  

‘’Dans la société moderne, vous avez la nourriture pour bébé de Gerber. Les enfants étrusques devaient mâcher une fois qu’ils avaient cessé de prendre du lait maternel. Les bébés avaient une mastication remarquablement puissante. Tout comme le diabète et les maladies cardiaques, la malocclusion – le désalignement des mâchoires et des dents – ont suivi l’industrialisation dans le monde entier. Pendant ce temps, la population de pays en voie de développement, moins industrialisés jouissent encore de dents et de mâchoires bien alignées’’, dit Corruccini.  

Quand je mentionne que les crânes évoluent d’une manière qui nous prédispose à ronfler, les gens sont surpris au mieux, dubitatifs autrement.  

Pourtant, si on cherche dans les revues médicales et d’orthodontie, on le sait depuis les années 20. De fait, les orthodontistes du début du XXe siècle ont reconnu que les mâchoires courtes et les palais hauts et étroits constituaient une menace pour la respiration. Déjà en 1917 et à nouveau en 1922, des articles scientifiques publiés dans le précurseur du New England Journal of Medicine alors appelé (son nom était visiblement trop long) New England Journal of Medicine and Surgery and the Collateral Branches of Medical Science. Dans ces écrits, on conseille aux dentistes de corriger toute dent ou structure faciale irrégulière avant que l’enfant n’atteigne six ans, les auteurs soulignant l’importance de la respiration nasale et des arcades dentaires larges. D’autres articles de l’époque recommandaient des interventions dès l’âge de 30 mois et incluaient des photos d’expanseurs palatins du 19e siècle. Pourtant, vers les années 1940, cette compréhension de la façon dont nos mâchoires rétrécies mettaient en danger la respiration ont semblé disparaître. Les causes de la malcocclusion sont scientifiquement débatues, il n’y a pas de consensus. Les écoles de pensée que je connais s’opposent en tout point. D’une part, certains croient que c’est génétique, immuable. D’autre part, certains avancent que les fonctions changent les structures et donc que nous avons un certain contrôle sur l’expression de la génétique. Je ne suis pas orthodontiste et je souhaite demeurer prudente dans l’interprétation d’un champ de pratique qui n’est pas le mien. Cela dit, dans ma pratique d’orthophoniste, je vois l’impact des fonctions sur les structures à tous les jours.  

Dr. Kevin Boyd : « J’ai un CBCT* d’un enfant de race blanche de cinq ans décédé il y a 250 ans, et d’un enfant de cinq ans qui est dans mon bureau, référé par un pneumologue parce que l’enfant souffre d’apnée du sommeil. Et je peux montrer à quel point cette mâchoire se compare à celle de celle décédée il y a 300 ans et à quel point elle est plus petite ». 

*Le Cone Beam ou CBCT (pour Cone Beam Computed Tomography) est une technique d’imagerie médicale tridimensionnelle fondée sur l’analyse numérique de l’absorption d’un faisceau conique (cone beam) de rayons X et particulièrement adaptée à l’exploration du système dento-maxillaire. 

Les implications du rétrécissement des crânes modernes sont plus qu’esthétiques. Nos visages plus petits semblent impacter négativement notre capacité à passer une bonne nuit de sommeil. 

Lors d’un bon développement, la langue en position haute élargit doucement le maxillaire supérieur au fil du temps. Le maxillaire supérieur va guider la croissance de l’oropharynx (trou du fond de la gorge) et celle des fosses nasales (les trous du crâne au niveau du nez). Lorsque le palais est trop étroit, il en va de même des espaces par lesquels on inspire rendant plus probable la ventilation buccale d’une part, et les obstructions d’autre part. Si la ventilation est buccale et l’espace oropharyngé étroit, alors qu’ils s’allongent sur le dos pour dormir, la base de la langue peut reculer dans l’oropharynx et bloquer la gorge, provoquant une apnée. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles un poupon dormira les fesses dans les airs, sur le ventre, les pieds recourbés sous lui. Il s’assure de dégager son oropharynx par la gravité. La langue avance plutôt qu’elle recule et le passage de l’air n’est alors pas compromis.  

Karen Bonuck, professeure à l’Albert Einstein College of Medicine, a documenté les dommages que les problèmes de sommeil peuvent causer sans intervention précoce. Son article de 2012 « Sleep Disordered Breathing in a Population-Based Cohort: Behavioral Outcomes at 4 and 7 Years, » menée avec Karen Bonuck, Katherine Freeman, et Linzhi Xu dans la revue Pediatrics, documente les effets des troubles respiratoires du sommeil (TRS) sur les comportements des enfants sans intervention précoce. 

Les résultats montrent que les enfants souffrant de TRS étaient de 40 à 100 % plus susceptibles de développer des problèmes neurocomportementaux, tels que l’hyperactivité, par rapport aux enfants sans problèmes respiratoires. L’étude a également révélé que les symptômes de TRS qui persistaient ou s’aggravaient augmentaient encore plus le risque de ces problèmes comportementaux à long terme. 

Voici quelques-unes des difficultés d’apprentissage rapportées dans cette étude : 

  1. Problèmes de mémoire : Des déficits de mémoire peuvent également être observés, ce qui peut rendre plus difficile pour les enfants de se souvenir des informations apprises ou de récupérer des connaissances antérieures. 
  1. Performances académiques réduites : Les enfants touchés peuvent avoir des résultats scolaires inférieurs par rapport à leurs pairs, en raison des difficultés susmentionnées. 
  1. Problèmes de comportement en classe : Les enfants ayant des troubles respiratoires du sommeil peuvent également présenter des comportements perturbateurs en classe, ce qui peut affecter leur apprentissage ainsi que celui de leurs camarades. 
  1. Problèmes d’hyperactivité et d’inattention (TDAH) : Les enfants souffrant de troubles respiratoires du sommeil peuvent présenter des symptômes d’hyperactivité, d’impulsivité et d’inattention associés au trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). 
  1. Problèmes émotionnels et comportementaux : Ces enfants peuvent également montrer des symptômes de comportement agressif, d’anxiété, de dépression ou d’autres troubles émotionnels. 
  1. Problèmes de comportement social : Des difficultés dans les interactions sociales et dans le comportement adaptatif peuvent être observées chez certains enfants affectés. 

Ces difficultés d’apprentissage soulignent l’impact significatif que les troubles respiratoires du sommeil peuvent avoir sur le développement académique et cognitif des enfants, mettant en évidence l’importance du dépistage précoce et de la gestion de ces troubles pour améliorer les résultats éducatifs et le bien-être général des enfants concernés. 

Lorsque les parents amènent leurs enfants pour un trouble du langage ou de la parole, un simple questionnaire peut identifier un facteur de risque de problèmes de sommeil, comme la respiration buccale. Plusieurs sont disponibles en ligne, mais il n’est souvent pas suffisant de faire compléter un questionnaire, il faut ensuite écrire une référence documentée au médecin ou à l’ORL pour une prise en charge. Comme c’est une pratique novatrice pour un/une orthophoniste, j’ai créé un guide de Dépistage des troubles myofonctionnels 0-5 ans 

La prise en charge est pluridisciplinaire : dentiste, orthodontiste, md, ORL, pneumologue, allergologue, physiothérapeute, chiropracticien et orthophoniste. Les solutions vont de l’hygiène de sommeil, à l’hygiène nasale, aux sprays corticoides nasaux, à la thérapie myofonctionnelle, au traitement des allergies, en passant par l’adénotonsillectomie et l’orthodontie précoce (dès 4 ans). 

Lorsque les enfants respirent par la bouche ou ronflent, l’air qui passe dans leur gorge assèche les tissus et augmente le risque d’infection et d’inflammation, ce qui a le potentiel de comprimer encore davantage les voies respiratoires. Ils ne profitent pas des nombreux avantages de la respiration nasale (dont l’oxyde nitrique qui agit comme un vasodilatateur naturel) et la non-utilisation peut entraîner un rétrécissement des voies respiratoires nasales, par hyperplasie, aggravant ainsi le problème. 

La congestion nasale chronique que j’observe chez mes petits clients doit cesser. J’use de toutes mes connaissances, trucs et astuces et n’hésite pas à référer à l’ORL en documentant l’état des choses selon ma compréhension. Un petit qui respire par la bouche, ça n’a rien de banal.

Pour lire les articles que j’ai écrit sur le sujet, suivez les liens ci-bas : 

1-Épidémie de bonhommes de neige – Marie-Emmanuelle Marchand (monorthophoniste.com) 

2-Respire par le nez, tu me fais peur! – Marie-Emmanuelle Marchand (monorthophoniste.com) 

3-La respiration buccale… ni banale, ni anodine. – Marie-Emmanuelle Marchand (monorthophoniste.com) 

4-La respiration buccale, un fléau digne de l’apocalypse – Marie-Emmanuelle Marchand (monorthophoniste.com) 

C’est le début d’un cycle dysfonctionnel. Parmi les solutions : un meilleur contrôle des allergènes, une libération du frein de langue restrictif, une adénotonsillectomie (enlever les structures qui obstruent le passage de l’air), orthodontie pédiatrique pour élargir le palais et avancer la mandibule et thérapie myofonctionnelle. 

Il n’existe pas de moyen rapide de revenir en arrière sur l’évolution de nos crânes. Il est irréaliste de conseiller aux parents d’éviter les aliments transformés, d’allaiter plus longtemps, de déménager dans des cabanes en plein air à la campagne, ou peut-être de mettre leurs enfants au régime paléo pour empêcher que ces changements ne s’installent dans le crâne de la prochaine génération. Nous sommes coincés avec nos petits visages modernes, mais nous pouvons prendre certaines mesures pour remédier aux conditions qui les accompagnent. C’est ce que je m’efforce d’enseigner à mes clients petits et grands. 

Le docteur émérite en médecine du sommeil pédiatrique Stephen Sheldon* a expliqué de nouvelles techniques – ou techniques récupérées – qui encouragent la mâchoire à s’élargir et à avancer davantage afin d’aligner les dents et d’élargir les voies respiratoires, et font souvent appel à une thérapie myofonctionnelle pour créer des habitudes saines en matière de langue et de bouche.  

*Le Dr. Stephen H. Sheldon est un spécialiste renommé dans le domaine de la médecine du sommeil. Il est actuellement professeur de pédiatrie à la Northwestern University Feinberg School of Medicine et dirige le Sleep Medicine Center à l’hôpital pour enfants Ann & Robert H. Lurie à Chicago. 

La pratique du Dr Sheldon met l’accent sur une approche personnalisée du traitement, en tenant compte des besoins et des circonstances uniques de chaque patient pédiatrique. Il préconise des évaluations complètes impliquant des entretiens parentaux détaillés et prenant en compte un large éventail de symptômes et de facteurs de risque. Cette approche garantit un diagnostic précis et une prise en charge efficace des troubles du sommeil chez les enfants. 

Pour dr. Kevin Boyd, plus tôt vous intervenez, plus vite les voies respiratoires se dilatent et les enfants commencent à développer de bonnes habitudes en matière de respiration nasale et de position de la langue. Il a travaillé avec des enfants dès l’âge de deux ans.  

J’aimerais quant à moi dire ceci : Ronfler ne fait pas partie du développement normal. Si un enfant ronfle, c’est que ses voies respiratoires supérieures sont étroites et vibrantes – une situation anormale.  

« Il existe une relation entre l’apnée du sommeil et la santé de bon nombre de nos structures corporelles », a déclaré Margaret Rogers, directrice du personnel scientifique et de recherche de l’American Speech-Language and Hearing Association, l’association professionnelle des orthophonistes Américaines.  

Les humains respirent 28 000 chaque jour. Nous dormons environ un tiers de notre vie. Changer nos habitudes de sommeil et de respiration peut transformer notre santé physique et mentale. Tout commence dans l’anatomie de notre mâchoire, de notre bouche et de notre gorge, qui façonnent le chemin de chaque respiration. 

 

Marie-Emmanuelle Marchand, M. Sc., Orthophoniste 

Cet article est adaptation et une traduction libre de certains passages de celui-ci : Our Skulls Are Out-Evolving Us. A motley crew of scientists argue that… | by Katherine Reynolds Lewis | OneZero (medium.com). Tout le mérite de la recherche revient à madame Katherine Reynolds dont le lien vers l’article original est ci-haut. 

 

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